TENTATIVE DE DESCRIPTION DE LA DÉMARCHE DE QUELQU’UN QUI N’A JAMAIS COMPRIS CE QUE DÉFINISSAIT EXACTEMENT LE MOT « ARTISTE »

Un dessin raté, un dessin réussi, ça ne veut rien dire.
Le raté m’intéresse plus que le réussi.

Alberto Giacometti

L’auteur n’est jamais rien de plus que celui qui écrit.
Roland Barthes

La forme, c’est le fond qui remonte à la surface.
Victor Hugo

Si tu veux chier sur scène, fais-le, mais fais-le bien !
Bernadette Tripier (directrice de la formation COLINE)

Je veux n’avoir aucune méthode
Je veux rester inexpert
Je veux être libre
Je veux ne pas savoir

Je veux faire :
fabriquer, répéter, observer, jeter, garder, inverser, retourner, diminuer, augmenter, ôter, découvrir

Je veux rater

Beaucoup de ‘je’ ? Effectivement.
Mais mon objectif est que le ‘je’ disparaisse, au profit du ‘nous’.
Que mes petites idées et intuitions prennent forme.
Que cette forme crée un espace sensible où le spectateur se fera sa propre idée, sur laquelle je n’aurai pas mon mot à dire. Et tant mieux.

Mais il faut bien partir de quelque part, et le plus proche de moi, c’est moi (ou nous).
Donc autant faire simple et rester local.

L’action précède la pensée
MÉTHODE

Au départ, il peut y avoir :
⁃ UN RÊVE : faire une comédie musicale, ou une grande pièce abstraite, ou un concert dans un stade
⁃ UNE OBSERVATION : ma mère qui met des plombes à rentrer dans l’eau parce qu’elle est trop fraîche
⁃ UNE OBSESSION : le film Titanic, de James Cameron
⁃ UNE ENVIE : danser, chanter, ralentir, jouer
⁃ UN SOUVENIR : faire le cheval dans mon jardin

Ce sont là ce qu’on pourrait appeler des idées de départ.

Après, il y a les premières fabrications.
Des temps de studio, plus ou moins palpitants.
Seul, ou à plusieurs. On fabrique. Des petites scènes.

Une idée en amène une autre, qui peut être pire que la première. Mais souvent, le pire est un peu mieux.

Et puis parfois, quelques bribes s’assemblent, et commencent à ressembler à quelque chose.

Ou alors on découvre que plusieurs bribes dialoguent entre elles, et qu’elles pourraient cohabiter. Et peut-être même que l’endroit où elles cohabitent pourrait générer une nouvelle bribe de quelque chose.

Apparaît ensuite une envie (ou une contrainte du genre « sortie de résidence ») de montrer une première esquisse à un public (élément dont je ne parlerai pas ici, mais qui représente pourtant l’élément fondamental de ce qui constitue la motivation de tout ce charabia). C’est ainsi, sur scène, face à ce public, que les intuitions qui nous ont porté.es peuvent se confirmer (ou pas), consolidant l’impression que ce qui a été partagé contient quelque chose, un sujet ou un enjeu.
Là, peut alors commencer la création d’un spectacle.

Ensuite, rester au maximum relié à l’intuition, à l’excitation du jeu, plutôt qu’à l’idée.
S’appuyer toujours sur la fabrication, la mastication, la répétition (d’une danse, d’une scénette, d’un dessin, d’une musique…).
Ce peut être laborieux. Plus ou moins, mais souvent plus que moins. Il faut s’y faire.
Dé-couvrir le spectacle, sans le forcer. Lui faire confiance, il est déjà là, quelque part

BIOGRAPHIE ET STYLE

Voici, en quelques lignes et en guise de biographie, quelques-unes de mes différentes expériences de création. Jusqu’à présent, j’ai :

• fait du cheval, enfant, beaucoup (ce qui m’apparait aujourd’hui comme de la danse)
• peint (essentiellement des portraits de femmes)
• photographié mes amis, ma famille et des villes (en noir et blanc)
• composé des mouvements chorégraphiques qui, mis bout à bout, ont formé une chorégraphie plus longue (avec ou sans musique)
• fait un solo de danse dans lequel je faisais le cheval (comme je le faisais enfant)
• dessiné des morceaux de sucre en très grand format (je voulais dessiner des objets blancs sur une feuille blanche. J’ai aussi dessiné des moutons)
• enregistré de la musique (par exemple, j’ai fait une chanson en imaginant que j’étais une version masculine et homosexuelle de Billie Holiday ; j’ai aussi écrit une chanson qui avait pour thème le vent, et qui s’appelle The Wind Blows. J’ai écrit ces chansons en anglais, parce que ça sonne mieux et que ça m’a paru plus simple)
• nous avons décliné une scène de téléfilm, plusieurs fois (avec pjpp)
• nous avons parlé pour ne rien dire (avec pjpp)
• nous avons échoué à faire un spectacle tout en essayant de le réussir (avec pjpp)
• j’ai voulu faire une conférence sur le film Titanic

Aujourd’hui, je :
• viens de créer un concert sans instrument de musique, où je parle, entre autres, du Titanic
• vais, dans un projet futur qui sera le dernier (avant le suivant), essayer de me taire, sûrement danser un peu, mais sans me fatiguer

Je pourrais décider qu’il y a des constantes dans toutes ces expériences, et que cela dessine une démarche, un style :
Le minuscule
Le pathétique / poétique
Un certain goût pour la nullité
L’absurde

Mais je préfère penser que ce n’est pas à moi de le dire.

J’aime ne pas comprendre comment vient une idée.
Ne pas trop savoir pourquoi je ris, ou pourquoi je suis touché.
Je trouve beau que ce qui a fait rire l’un fait pleurer l’autre.
Que ce qui a excité l’un ennuie l’autre.
J’aime qu’un spectacle puisse être à la fois très important, et pas grave.
J’aime l’idée que la création artistique puisse être le lieu de l’invisible, de l’indicible.
Et demain, il est possible que je pense tout l’inverse de ce que je viens de dire aujourd’hui.

Nicolas Chaigneau